Colloque | Femmes enfermées, femmes représentées : expériences, imaginaires, fictions

Université de Tours, 31 Mars-2 avril 2027, Colloque international organisé par Sophie Mentzel et Sophie Rothé, Laboratoire ICD (UR 6297).

Lieu concret de privation, de surveillance et de contrainte, l’espace d’enfermement est aussi, dans la littérature, un puissant opérateur d’imaginaire. Cachot, cellule, couvent, hospice, asile, maison, foyer, camp, lieu d’exil ou de relégation : ces espaces, diversement configurés selon les périodes et les contextes, ne relèvent pas seulement d’une histoire sociale, judiciaire ou politique de la réclusion. Ils constituent aussi des lieux de projection symbolique, de dramatisation des rapports de pouvoir et de mise à l’épreuve des corps, des voix et des subjectivités.

Si l’histoire et la littérature ont déjà largement interrogé l’enfermement masculin, l’enfermement des femmes demeure, en comparaison, moins exploré, en particulier dans une perspective diachronique et littéraire. Or les femmes ont été soumises à des formes multiples de réclusion, pénales, religieuses, familiales, médicales ou morales, qui révèlent la force des normes sociales et genrées pesant sur leurs corps, leurs déplacements, leurs paroles et leurs écrits. L’enfermement féminin ne se limite donc pas à la prison au sens strict : il engage plus largement tout un continuum de dispositifs de contrôle, depuis le couvent ou l’hôpital jusqu’au huis clos domestique, lorsque le foyer lui-même devient espace coercitif.

Ce colloque entend se situer à la croisée de l’histoire littéraire, des études de genre, de l’histoire culturelle et des représentations. Elle se propose d’examiner les formes littéraires de l’enfermement féminin depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à l’époque contemporaine, en prêtant une attention particulière non seulement aux écrits issus de l’expérience vécue de la captivité, mais aussi à ses transpositions fictionnelles et à ses élaborations imaginaires.

En effet, l’enfermement n’est pas seulement une réalité subie : il devient, dans les textes, un motif, une scène, parfois un ressort esthétique. Lieu de silence imposé, il peut paradoxalement engendrer la parole ; lieu de contrainte, il peut devenir le cadre d’une intensification de l’écriture, de l’introspection ou de la révolte. Mais qu’en est-il lorsque l’être enfermé est une femme ? Existe-t-il une spécificité des représentations de la captive, de la prisonnière, de la recluse, de la femme séquestrée ou cloîtrée ? Comment se construisent, selon les genres et les époques, les figures de la femme coupable, persécutée, victime, rebelle, visionnaire ou monstrueuse ?

L’un des enjeux de cette journée sera précisément d’interroger la tension entre expérience et imaginaire, entre témoignage et fiction. Car la littérature met en circulation des images durables de la femme enfermée : prisonnière innocente du mélodrame, religieuse cloîtrée, épouse captive d’un ordre domestique, reine déchue, détenue politique, internée, déportée, héroïne séquestrée ou voix murée dans le silence. À cet égard, les représentations fictionnelles jouent un rôle décisif : elles déplacent la seule question documentaire vers celle des formes, des affects, des stéréotypes et des scénarios culturels. Le mélodrame, mais aussi le roman populaire, le roman historique ou le théâtre, exploitent volontiers l’image de la femme enfermée, persécutée ou injustement frappée. La prison, le cachot, le couvent, la chambre close ou la maison-prison y deviennent des espaces hautement dramatiques où se cristallisent l’innocence opprimée, la violence patriarcale, l’arbitraire judiciaire ou politique, mais aussi les fantasmes sociaux attachés au féminin. L’enfermement peut alors fonctionner comme révélateur pathétique, comme machine à produire de l’émotion, ou encore comme métaphore d’une condition féminine plus générale. De La Religieuse de Diderot aux figures de Marie Stuart ou de Marie-Antoinette, des héroïnes du théâtre et du mélodrame aux récits modernes et contemporains de captivité, la femme enfermée apparaît ainsi comme une figure littéraire particulièrement dense, au croisement du politique, du moral et du sensible.

Ce colloque voudrait donc ouvrir la réflexion à des corpus variés : correspondances de prison, mémoires, écrits du for privé, journaux, témoignages, textes autobiographiques, mais aussi romans, pièces de théâtre, mélodrames, récits de captivité, poésie, réécritures contemporaines et imaginaires dystopiques. Il s’agira de comprendre comment la littérature représente les espaces d’enfermement féminins, comment elle les investit symboliquement, et comment elle fait entendre — ou au contraire étouffe — les voix des femmes enfermées.

Plus largement, cette rencontre souhaite poser plusieurs questions : comment les textes mettent-ils en scène les effets de l’enfermement sur le corps, sur la langue, sur la mémoire et sur la création ? Quels liens s’établissent entre clôture spatiale et assignation de genre ? Dans quelle mesure la fiction reconduit-elle des schémas de domination ou, au contraire, ouvre-t-elle un espace de contestation ? L’imaginaire de l’enfermement féminin relève-t-il seulement du pathétique et de la victimisation, ou permet-il aussi de penser des formes d’agentivité, d’ironie, de résistance, voire de création ?

En réunissant des approches littéraires, historiques, sociologiques, philosophiques et juridiques, cette journée d’étude entend ainsi contribuer à une histoire et à une poétique des espaces d’enfermement au féminin, en mettant au premier plan les représentations, les fictions et les imaginaires que ces espaces suscitent. 

Axes possibles

Les propositions pourront notamment s’inscrire dans les axes suivants :

1. Figures et scenari de la femme enfermée

La prisonnière, la recluse, la religieuse, l’internée, la déportée, l’épouse captive, la proscrite, la détenue politique, la femme “hors norme” : quelles figures de femmes enfermées la littérature construit-elle ? Selon quels stéréotypes, quels contre-modèles, quelles évolutions ?

2. Imaginaires littéraires et formes fictionnelles de l’enfermement

Comment l’enfermement féminin est-il représenté dans le roman, le théâtre, le mélodrame, la poésie ou les récits de captivité ? Quels motifs récurrents s’y attachent : l’innocence persécutée, le secret, la faute, la claustration, la surveillance, la folie, l’attente, l’évasion, la libération impossible, etc. ?

3. Le mélodrame et les esthétiques du pathétique

On pourra accorder une attention particulière aux usages du motif de la femme incarcérée ou séquestrée dans le mélodrame et les dramaturgies de la persécution : prison comme théâtre de l’émotion, héroïne captive, injustice spectaculaire, féminisation du malheur, articulation entre enfermement et visibilité scénique.

4. Écrire enfermée / écrire l’enfermement

Quelles sont les fonctions de l’écriture en situation de réclusion : témoigner, résister, se justifier, se confesser, survivre, transformer l’épreuve en œuvre ? Peut-on identifier des modalités genrées de l’écriture carcérale ou des écritures de l’enfermement ?

5. Corps, espace, surveillance

Comment les textes figurent-ils les effets de l’enfermement sur le corps féminin ? Comment disent-ils la surveillance, le contrôle, la censure, la discipline, mais aussi la sensualité contrainte, la vulnérabilité ou la révolte du corps enfermé ? Quelles sont les stratégies scripturaires de survie dans un monde clos ?

6. Enfermement et ordre social

L’espace d’enfermement est aussi un outil de régulation morale, familiale, religieuse et politique. Comment la littérature met-elle en scène les rapports entre réclusion et normes de genre ? Comment le foyer, le couvent ou l’asile peuvent-ils fonctionner comme des prisons symboliques ou effectives ?

7. Entre témoignage, mémoire et réécriture

Comment les textes contemporains relisent-ils les enfermements passés ? Quelles réécritures, quelles transmissions, quelles mémoires de la captivité féminine se construisent d’un siècle à l’autre ? 

8. Création, résistance, “bonheur dans les fers” ?

L’enfermement peut-il devenir, malgré tout, un lieu de création, de retrait fécond ou de reconquête de soi ? Que faire de ce paradoxe lorsqu’il concerne des figures féminines, souvent prises entre assignation et émancipation ?

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Corpus et approches

Les communications pourront porter sur des corpus allant de la fin du XVIIIe siècle au XXIe siècle, et prendre en compte aussi bien :

×        des correspondances, mémoires, journaux, écrits personnels (Mémoires de Madame Roland ; Lettres de Sophie de Monnier ou Albertine Sarrazin,...) ;

×        des figures historiques devenues objets littéraires ; des œuvres romanesques, théâtrales, mélodramatiques ou poétiques (La Religieuse de Diderot mais aussi Ourika de Claire de Duras ou Une vie de Maupassant ; Marie Stuart de Schiller, de Lebrun,…) ;

×        des réécritures contemporaines, dystopies  ou fictions spéculatives (La Servante écarlate de Margaret Atwood ; Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman ; Pauline Hillier, Les Contemplées ; Carole Martinez, Du Domaine des murmures ; Édouard Louis, Monique s’évade…)

×        des arts visuels (Orange is the new black de Jenji Kohan, The Magdalene sisters de Peter Mullan ; Détenues de Bettina Rheims…)

×        Les approches comparatistes et transdisciplinaires seront particulièrement bienvenues.

Les propositions de communication sont attendues pour le 15 septembre 2026 accompagnées d’une brève présentation bio-bibliographique. Elles seront envoyées aux adresses suivantes : sophie.mentzel@univ-tours.fr et sophie.rothe@univ-tours.fr.

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Bibliographie indicative

ABDELA, Sophie, La prison à Paris au XVIIIe siècle. Formes et réformes [Prix de thèse 2018 de la Société française d’histoire urbaine], Paris, Champ Vallon, 2019, 320 p. (coll. Époques)

BERCHTOLD, Jacques, Les prisons du roman aux XVII-XVIIIe siècles – Lectures plurielles et intertextuelles de Guzman d’Alfarache à Jacques le Fataliste, Genève, Droz, 2000, 784 p.

COMBESSIE, Philippe, Sociologie de la prison, Paris, La Découverte, 2018 [quatrième édition], p. 62.

COTTRET, Monique, La Bastille à prendre. Histoire et mythe de la forteresse royale, Pierre Chaunu (préface), Paris, Presses Universitaires de France, 1986, 208 p. (coll. Histoires)

FARGE, Arlette & FOUCAULT, Michel, Le Désordre des familles, Lettres de cachets des Archives de la Bastille au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 2014 [1982], 485 p. (coll. Folio histoire)

FOUCAULT, Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, 323 p.

GAUVARD Claude (dir.), Présumées coupables. Les Grands procès faits aux femmes, Elisabeth Badinter (préface), Paris, L’Iconoclaste et les Archives nationales, 2016, 319 p.

GOFFMAN, Erving, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, éditions de Minuit, 1968, 449 p. (coll. Le Sens commun)

GOULVEN, Kérien, Pour l’honneur des familles. Les enfermements par lettre de cachet à Paris au XVIIIe siècle, Vincent Milliot (préf.), Champ Vallon, coll. Epoques, 2023.

MAGNAN, André (dir.), Expériences limites de l’épistolaire. Lettres d’exil, d’enfermement, de folie, Actes du colloque de Caen, 16-18 juin 1991, Textes réunis et présentés par André Magnan, Paris, Honoré Champion, 1993, 460 p.

MARKOVSKAIA Luba, La Conquête du for privé. Récit de soi et prison heureuse au siècle des Lumières, Paris, Classiques Garnier, coll. Correspondances et mémoires, n°37, 2019, 285 p.

PERROT Michelle, « Les prisonnières », Punir et comprendre. Entretiens avec Frédéric Chauvaud, Rennes, PUR, coll. Épures, 2023, p. 55-64.

REYNES Geneviève, Couvents de femmes. La vie des religieuses cloîtrées dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1987, 301 p.

THOMAS Chantal, Inventer sa chambre à soi, Paris, Payot et Rivages, 2026, coll. Rivages poche, 107 p.

WOOLF Virginia, Un lieu à soi, Marie Darrieusecq (trad. et préf.), Christine Reynier (éd.), Paris, Gallimard, 2020, coll. Folio classique, 241 p.

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